Attaques contre la presse

Attaques contre la presse en 2010: L'Afrique du Sud

Principaux Développements
• L'ANC défend une proposition de création d'un tribunal des médias pour contrôler, sanctionner la presse.
• Le ton du discours contre la presse se durcit, ternissant ainsi l'image du pays comme leader en matière de liberté de la presse.

Statistique Cle
25 ans de prison pour la divulgation d'informations classées, une proposition du projet de loi sur la protection de l'information.


Sur la défensive face a sa capacité de juguler un taux élevé de criminalité et critique pour sa gestion sur la base d'allégations de corruption publique révélées par la presse, le Congrès national africain (ANC) au pouvoir a énergiquement contre attaqué contre les médias en ciblant les journalistes d'investigation. Tandis que les dirigeants de l'ANC durcissaient le ton contre la presse, le gouvernement a introduit des propositions législatives qui permettraient de surveiller et de sanctionner la presse, de criminaliser le journalisme d'investigation et de mettre les fonctionnaires à l'abri de tout contrôle. La campagne de l'ANC a terni son image de leader en matière de liberté de la presse en Afrique et a suscité des craintes d'un retour vers les pratiques de censure de l'époque d'apartheid.

ATTAQUES CONTRE LA PRESSE EN 2010
Préface
Introduction
Analyse sur L'Internet
Analyse Afrique
Afrique du Sud
Angola
Cameroun
Ethiopie
Nigeria
RDC
Rwanda
Somalie
Ouganda
Zimbabwe
En bref

L'ANC, au pouvoir depuis la fin de l'apartheid en 1994, a indiqué sa nouvelle position contradictoire envers la presse dans un rapport en juillet intitulé « Transformation, propriété et diversité des médias ». Le document a affirmé qu' «un certain nombre de personnes » avaient été « victimes de l'injustice » des médias d'information et n'étaient pas contentes des « décisions insatisfaisantes» des institutions d'autorégulation telle que le conseil de la presse et le médiateur de la presse. Le rapport a également lâché une bombe, proposant la création d'un tribunal des médias pour entendre et instruire les plaintes contre la presse. Dans une lettre en août au président Jacob Zuma, le CPJ a souligné que «les organes de régulation des médias parrainés par les gouvernements à travers l'Afrique ont été utilisés à maintes reprises comme des instruments de censure politique ».

Dans un discours au Parlement en septembre, Zuma a défendu le tribunal des médias proposé comme un défenseur du citoyen moyen. « Il ne porte pas atteinte à la liberté de la presse, mais il traite des droits de l'homme de tous les citoyens », a-t-il dit, affirmant que les médias d'information diffamaient des citoyens sans défense. Parlant des pauvres, Zuma a déclaré: «Ici, ils auront une institution à laquelle s'adresser ». Mais les recherches du CPJ montrent que la couverture de la presse sud-africaine s'est généralement focalisée sur l'élite au pouvoir et son train de vie, notamment les dépenses publiques, la criminalité, et la bonne gouvernance. En février, par exemple, le quotidien The Star basé à Johannesburg a publié des articles ressortissant le contraste entre le style de vie opulent du jeune dirigeant de l'ANC, Julius Malema, et son discours public en faveur de politiques communistes.

Malgré une opposition généralisée, l'ANC a publié une déclaration en septembre disant qu'il entendait bien créer ce tribunal. A la fin de l'année, les députés ne s'étaient pas encore penches sur les détails de ce projet, laissant une incertitude sur les pouvoirs spécifiques de ce tribunal proposé.

Le gouvernement a également introduit une autre proposition qui pourrait saper le journalisme d'investigation. Le projet de loi sur la protection de l'information, présenté au Parlement en mars par le ministre de la Sécurité Siyabonga Cwele, aurait pour effet de mettre les fonctionnaires à l'abri du contrôle du public et de pénaliser les activités essentielles au journalisme d'investigation, selon l'analyse du CPJ. En vertu de ce projet de loi, les fonctionnaires et les organismes d'État auraient le pouvoir illimité de classer des données publiques comme secrètes pour des raisons d' « intérêt national » vaguement définies, selon des recherches du CPJ et des experts juridiques. Les intérêts nationaux incluraient, par exemple, des « informations sur des enquêtes criminelles ». Ce projet de loi mettrait également les journalistes dans l'obligation de prouver « l'intérêt public » pour justifier la déclassification de toute information. Les journalistes ainsi que d'autres personnes jugés coupables de divulgation non autorisée d'informations officielles ou classées pourraient être condamnés jusqu'à 25 ans de prison. Selon les analystes, cette loi est plus restrictive que la version de 2008 qui était elle-même considérée comme telle. Le gouvernement a dû retirer cette dernière après s'être confronté à une forte opposition.

La version de 2010 est venue à la suite de plusieurs articles ayant cité des données gouvernementales divulguées indiquant un gaspillage et une mauvaise gestion de la part de l'administration, mais le ministre de la Sécurité Cwele a déclaré: «Nous ne cherchons pas à couvrir la corruption ». Dans son discours au Parlement en octobre, Cwele a dit que le projet de loi sur l'information protégerait l'Etat de ce qu'il a appelé l'espionnage politique et économique. Il a résisté à la pression pour un amendement du projet de loi afin de permettre un contrôle indépendant de la classification des informations.

Dans un commentaire sur le blog du CPJ en août, le journaliste indépendant Thulani Ndlovu a souligné que les dernières révélations de la presse indiquaient que les agences gouvernementales avaient dépensé de l'argent public sur des voitures de luxe, des séjours prolongés dans des hôtels cinq étoiles, des billets pour de grands événements sportifs et la publicité. En vertu du projet de loi, a-t-il dit, ces faits « seraient tenus secrets dans l'intérêt de la« sécurité nationale ». Un responsable de l'ANC, Tokyo Sexwale, a déclaré que ces projets de loi sont en contradiction avec tout ce que le parti représente. « Que les médias soient combattus, détruits serait inconstitutionnel. Ce serait contre toutes les valeurs que [Nelson] Mandela a défendues, et que je défends aussi », a-t-il écrit en août dans Sunday Times.

Les législateurs de l'ANC envisageaient d'autres projets de loi qui pourraient entraver le travail des journalistes, a déclaré Raymond Louw, un responsable du Forum national des éditeurs sud-africains. Parmi ceux-ci, figure une proposition qui considérerait les appels téléphoniques et les visites des journalistes aux acteurs de l'information comme un harcèlement.

L'Afrique du Sud a énormément investi pour accueillir la Coupe du monde de football de 2010 dans le but de projeter au monde l'image d'une démocratie tolérante, multiraciale et moderne. Le Mondial a été le plus grand tournoi sportif organisé sur le continent. Cependant, tandis que le gouvernement dépensait environ 40 milliards de rands (soit 5,8 milliards de dollars américains) sur les stades et les infrastructures, selon des médias, ses performances sur les questions socio-économiques ont été critiquées au niveau interne, notamment la criminalité et les disparités en matière de revenu qui sont parmi les plus considérables au monde. La Banque mondiale a décrit l'Afrique du Sud comme une nation avec « des différences extrêmes en matière de revenus et de richesses ».

En janvier, le gouvernement a mis une pression énorme sur deux journalistes de télévision qui ont diffusé une interview avec deux personnes qui se sont décrites comme des voleurs de Soweto afin de mesurer leur réaction par rapport aux nouvelles mesures contre la criminalité imposée dans le cadre du Mondial de 2010. Un porte-parole d'eTV a dit que l'interview avait pour but de donner un aperçu de la pègre et montrer comment elle considère les efforts de lutte contre la criminalité du gouvernement. Les personnes interviewées, qui étaient masquées, ont dit qu'elles ne seraient pas dissuadées par les efforts de la police.

La police a immédiatement exigé que Ben Saidi et Mpho Lakaje, respectivement rédacteur en chef et reporter d'eTV, révèlent les identités et les adresses des personnes interviewées; lorsque les journalistes ont refusé, des procureurs de Johannesburg ont délivré des assignations à comparaitre en vertu de la Loi sur la procédure pénale de 1977, une loi généralement utilisée pour contraindre les témoins récalcitrants dans des affaires pénales. Le ministre de l'Intérieur, Nathi Mthethwa, a accusé la station de « protéger des criminels au détriment des Sud-Africains ». Tandis que la pression du gouvernementale s'accentuait, un homme qui a contribué à l'interview, Lucky Phungula, a été retrouvé mort à son domicile, victime d'un empoisonnement. Décrivant cette mort comme un suicide, la police a dit que Phungula a laissé une note disant qu'il craignait d'être exposé.

Cette affaire contre les journalistes a finalement été abandonnée en vertu d'un protocole d'accord de 1999 entre des organismes gouvernementaux et le Forum national des éditeurs sud-africains, selon des médias. Ce protocole d'accord appelle à la médiation dans les cas où les journalistes sont invités à témoigner au tribunal.

Les dirigeants de la Ligue de la jeunesse de l'ANC ont intimidé les journalistes qui écrivaient des articles critiques sur les activités du parti. Isaac Mahlangu, un responsable de la Ligue de la jeunesse à Mpumalanga, a adressé une note au quotidien City Press pour le menacer de violence après la publication d'articles dénonçant le népotisme dans l'organisation, selon des médias. « Nos mitrailleuses sont prêtes», disait la note. Dans une interview avec l'agence de presse African Eye News Service, Mahlangu a déclaré que « la mitrailleuse est bien chaude et prête pour les militants qui veulent utiliser les médias pour détruire les leaders de l'ANC ».

En août, les policiers ont arrêté Mzilikazi wa Afrika, reporter de Sunday Times, tandis qu'il enquêtait sur des allégations de corruption impliquant des responsables de l'ANC dans la province de Mpumalanga. Wa Afrika a été détenu sous des accusations de «fraude et d'entrave à la justice», et ses bloc-notes ont été confisqués, selon des médias. Il a été libéré sous caution après avoir passé une journée en détention. Mais Ronald Ozzy Lamola, un autre responsable de ladite ligue, a maintenu la rhétorique bien chaude, demandant que wa Afrika soit inculpé de « trahison ».

Le ton reflète le durcissement de ton envers la presse de la Ligue de la jeunesse de l'ANC et son leader, Malema, un jeune fougueux de 29 ans connu pour capacité à agiter les frustrations de millions de pauvres, essentiellement les Noirs sud-africains.

En avril, Malema a exprimé un soutien inconditionnel au président du Zimbabwe voisin, Robert Mugabe. Bien que les administrations de l'Afrique du Sud dirigées par l'ANC aient mené la médiation tout au long de la crise politique au Zimbabwe, Malema a fustigé les dirigeants de l'opposition zimbabwéenne dans une conférence de presse. Il a également expulsé un journaliste de cette conférence de presse. Le reporter de la BBC, Jonah Fisher, l'un des nombreux journalistes présents à la conférence de presse au siège de l'ANC à Johannesburg, a reçu l'ordre de quitter les lieux après avoir contesté les critiques du chef de l'ANC à l'égard du Mouvement pour le changement démocratique (opposition) du Zimbabwe, selon des médias. Malema avait fustigé le parti pour avoir maintenu des bureaux dans la banlieue aisée de Sandton à Johannesburg. Lorsque Fisher a souligné que Malema était lui-même un résident de Sandton, le chef de l'ANC a déclenché une série d'insultes, dont la moindre était de traiter le journaliste de « petit garçon ». Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il a expulsé Fisher, Malema a déclaré aux journalistes: «Quand nous parlons, vous vous comportez comme si vous étiez dans une conférence de presse américaine? Ce n'est pas l'Amérique. C'est l'Afrique ». Dans un communiqué, l'ANC a condamné le comportement de Malema, le qualifiant d'« agressif et insultant », selon des médias.

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