Attaques contre la presse   |   Nigeria

Attaques contre la presse en 2010: Le Nigeria

Principaux Développements
• Deux journalistes assassinés, un autre agressé dans des violences ethniques.
• Un mystère entoure le décès du président Yar'Adua.

Statistique Cle
7 journalistes enlevés dans la région instable du sud. Tous ont été libérés.


Un voile de mystère officiel a entouré la maladie cardiaque qui a finalement coûté la vie à l'ancien président nigérian Umaru Musa Yar'Adua, suscitant ainsi un débat sur ce qui constituait l'information du public. Le Nigeria a célébré le cinquantenaire de son indépendance, mais cette célébration a été entachée par un attentat à la bombe meurtrier qui a été revendiqué par un groupe de militants du Delta du Niger. Dans un climat de violence ethnique et politique, aggravé par une impunité généralisée, au moins deux journalistes ont été assassinés en relation directe avec leur travail, tandis qu'un troisième a été tué dans des circonstances obscures. Sept autres journalistes et un collaborateur de presse ont été brièvement enlevés dans deux affaires distinctes dans la région instable du sud riche en pétrole.

ATTAQUES CONTRE LA PRESSE EN 2010
Préface
Introduction
Analyse sur L'Internet
Analyse Afrique
Afrique du Sud
Angola
Cameroun
Ethiopie
Nigeria
RDC
Rwanda
Somalie
Ouganda
Zimbabwe
En bref

Le fait que Yar'Adua n'ait pas été vu en public depuis son retour en fin 2009 d'Arabie saoudite où il était hospitalisé, a suscité une incertitude quant à sa capacité d'exercer ses fonctions constitutionnelles. En février, l'Assemblée nationale a désigné le vice-président Goodluck Jonathan comme chef de l'Etat par intérim, mais l'administration est restée réticente à divulguer des informations sur la santé de Yar'Adua.

En mars, une ONG locale dénommée Socio-Economic Rights and Accountability Project, a déposé une requête auprès de la Haute Cour fédérale qui visait à contraindre le médecin personnel de Yar'Adua à divulguer des informations sur son état de santé. Dans sa requête, l'ONG a soutenu que « compte tenu du caractère public de ses fonctions», le médecin était tenu de fournir toute information qui permettrait aux citoyens «de décider si [Yar'Adua] est capable de continuer à exercer sa mission publique et sa responsabilité constitutionnelle en tant que président ». La requête était encore pendante à la fin de l'année, bien que la mort du président ait suscité une grande controverse sur cette question. Alors que des journalistes étaient en quête d'informations sur l'état de santé de Yar 'Adua, beaucoup d'entre eux ont déclaré que la plainte pour diffamation du président contre le quotidien Leadership en 2009, pour des articles sur son état de santé, a eu un effet dissuasif.

Le 5 mai, au plus fort des spéculations, le porte-parole de la présidence, Segun Adeniyi, a annoncé que Yar 'Adua était décédé des suites d'une maladie cardiaque à l'âge de 58 ans. Son successeur, Goodluck Jonathan, a tout de suite adopté une politique d'ouverture envers le public, marquant une rupture avec le style de Yar 'Adua, qui était connu pour son inaccessibilité pour la presse et son profil bas. Après avoir pris fonction, Goodluck Jonathan a ouvert en juin un compte public sur le réseau social Facebook. « J'ai créé une page fan sur Facebook pour interagir avec les Nigérians», a dit son premier courrier. « A travers ce médium, je veux que les Nigérians me donnent le privilège d'interagir avec eux, sans le cérémonial afférent à la fonction de président », a-t-il ajouté.

Goodluck Jonathan, du sud du Nigeria, a annoncé sur Facebook qu'il se présenterait comme candidat à l'investiture de sa formation politique pour la présidentielle prévue en janvier 2011. Mais des challengers nordistes se sont déclarés, notamment l'ancien dirigeant militaire Ibrahim Babangida et l'ancien vice-président Atiku Abubakar, tandis que le Parti démocratique du peuple (PDP) au pouvoir cherchait à équilibrer les circonscriptions entre le nord majoritairement musulman et le sud à dominance chrétienne.

Les réseaux sociaux sont devenus un moyen populaire pour débattre des questions nationales et faire des reportages de première main sur des événements. En utilisant Twitter, des reporters citoyens de la capitale, Abuja, ont partagé en temps réels leurs témoignages instantanés des attentats à la voiture piégée qui ont tué une dizaine de personnes lors d'un défilé militaire en octobre marquant le cinquantenaire de l'indépendance du Nigeria. Des journalistes ont également utilisé Twitter pour diffuser et recueillir des informations. Le chef de station de l'agence de presse américaine, Associated Press, Jon Gambrell, a diffusé sur twitter des actualités sur ce défilé, qui aurait continué malgré les attentats à la bombe, tandis que la journaliste de la chaîne américaine CNN, Faith Karimi, a déniché des témoins de l'incident dans son compte rendu. Le Mouvement pour l'émancipation du Delta du Niger a revendiqué la responsabilité de cet attentat, mettant à l'épreuve le leadership de Goodluck Jonathan, originaire du Delta du Niger. Suite aux attentats, Goodluck Jonathan a utilisé sa page Facebook pour exprimer sa croyance en l'innocence des militants de ce mouvement, qui exigent que les bénéfices provenant de l'extraction de pétrole soient réinvestis dans le Delta du Niger appauvri. Il a été catégoriquement critiqué par des commentateurs indignés à travers les médias modernes et traditionnels.

Les Nigérians, aussi bien au niveau national qu'à l'étranger, utilisent de plus en plus Internet pour recueillir des informations, en visitant des sites de réseautage social comme Nigerian Village Square et des sites comme Sahara Reporters basé aux États-Unis. Les journalistes professionnels ont dit au CPJ qu'ils divulguaient souvent à Sahara Reporters des informations sensibles qu'ils ne pouvaient pas publier au Nigeria.

Les journalistes ont également travaillé dans un climat de violence imprévisible et mortelle. En effet, trois journalistes ont été assassinés dans deux attaques distinctes en une seule journée, le 24 avril.

Nathan S. Dabak et Sunday Gyang Bwede, respectivement directeur de publication et reporter de The Light Bearer, un mensuel de l'Eglise du Christ au Nigeria, ont été victimes de plusieurs décennies de conflits dans la ceinture centrale agitée du Nigeria, qui est à cheval sur le Nord qui est à majorité haoussa-fulani et musulmane et le Sud qui est essentiellement habité par les chrétiens yoruba et igbo. Ces deux journalistes se rendaient à moto à un rendez-vous professionnel à Jos, dans l'Etat de Plateau, lorsqu'ils ont été attaquées et tués à coups de machettes par des jeunes révoltés par la découverte du cadavre d'un musulman, a déclaré Katdapba Gobum, un responsable local du Syndicat national des journalistes (NUJ) du Nigeria. Dabak et Bwede, qui étaient âgés respectivement de 36 ans et 39 ans, étaient en route pour interviewer le parlementaire Bitrus Kaze sur la récente flambé de violences meurtrières entre musulmans et chrétiens dans la région, a déclaré Gyarta Pofi, rédacteur en chef de Light Bearer. Cependant, aucune arrestation n'a été signalée à la fin de l'année.

Le même jour, deux hommes armés ont tué le chroniqueur judiciaire Edo Sule Ugbagwu du quotidien privé The Nation à son domicile à Lagos. Ugbagwu, 42 ans, ne travaillait sur aucun sujet sensible qui pouvait causer sa mort, a déclaré au CPJ son confrère Lawal Ogienagbon. Aucune arrestation n'était encore signalée dans le cadre de cette affaire à la fin de l'année, et le CPJ menait une enquête pour déterminer si le meurtre était lié au travail du journaliste.

L'impunité pour la violence contre la presse a été une préoccupation particulière pour les journalistes. Les recherches du CPJ révèlent que des condamnations n'ont été obtenues que dans une seule affaire d'assassinat de journaliste sur huit, depuis que l'organisation a commencé à compiler les informations détaillées sur tous les cas de décès de journalistes en 1992. Mais ce record d'impunité remonte beaucoup plus loin, notamment à l'assassinat non élucidé en 1986 du journaliste de renom Dele Giwa. L'affaire résonne encore profondément chez les journalistes et ceux qui cherchent à les museler. En avril, par exemple, quatre journalistes ont reçu un texto disant: « Nous allons bientôt nous occuper de vous. Vous souvenez-vous de Dele Giwa, Bayo Ohu et Edo Ugbagwu? » Les destinataires de ce texto, notamment Yusuf Alli de The Nation, Olusola Fabiyi du quotidien The Punch, Chuks Okocha du quotidien ThisDay et Gbenga Aruleba de la chaîne privée Africa Independent Television, avaient fait des reportages sur le licenciement politiquement sensible du président de la Commission électorale nationale.

En mars, au milieu d'une autre vague de conflits ethniques, une foule en colère de personnes en deuil qui assistaient à des obsèques collectives à Dogo Nahawa, au centre du pays, a agressé et failli lyncher Murtala Sani, reporter de la radio d'Etat. « Il a été presque mis à mort. Ils voulaient le tuer et jeter son corps dans la fosse commune avec les autres », a écrit Will Connors, un reporter de Wall Street Journal qui couvrait également les obsèques. Celles-ci faisaient suite au massacre de plus de 40 chrétiens lors d'attaques contre quatre villages dans le centre du Nigéria. Les attaques ont été considérées comme des représailles pour une agression contre les musulmans en janvier. Un pasteur local avait demandé à Sani de remettre sa carte d'identité, puis a dit à des hommes proches que le journaliste était d'origine haoussa-fulani, ont dit au CPJ des journalistes. Un homme a frappé Sani et aussitôt la foule s'est ruée sur le journaliste, mais la police a tiré en l'air pour les disperser.

Les journalistes étaient vulnérables à la criminalité généralisée. Ainsi, deux enlèvements au moins se sont produits dans la région sud. Le 1er mars, des ravisseurs dans la ville méridionale d'Owerre ont enlevé trois journalistes sportifs qui revenaient d'un match de football, selon des médias. Bowie Attamah, Alexander Effiong et Nick Greyling, respectivement commentateur, cameraman et ingénieur de son de la chaîne sud-africaine SuperSport, ont été libérés après quelques jours. Aucune blessure n'a été signalée. Les ravisseurs avaient exigé une rançon mais on ne sait pas si elle a été payée. En juillet, des hommes armés ont tendu une embuscade contre un convoi transportant des responsables du NUJ près de la ville d'Aba au sud-est, selon des médias. Les ravisseurs avaient exigé une rançon de 250 millions de nairas (soit 1,7 million de dollars américains) pour la libération de Wahab Oba et Sola Oyeyipo, responsables du NUJ dans l'Etat de Lagos, Adolphus Okonkwo, journaliste de Voice of Nigeria, Sylvester Okereke, journaliste du quotidien privé Champion Newspapers, et Azeez Yekini, chauffeur. Ils ont été libérés sains et saufs une semaine plus tard, a indiqué le syndicat, mais on ne sait pas si la rançon a été payée.

Les journalistes nigérians, qui sont menacés d'emprisonnement en vertu d'une série de lois répressives datant du régime colonial et militaire, ont eu un acquis considérable en février lorsqu'un juge de la Haute Cour fédérale a déclaré que le Conseil de la presse dominé par le gouvernement était inconstitutionnel. Le Conseil était habilité à suivre les activités de presse, veiller à l'accréditation des journalistes et imposer des sanctions pour non-conformité. Créé par un décret de 1992 sous le régime militaire du général Ibrahim Babangida, la constitutionnalité du conseil avait été contestée en 1999 par une coalition de journalistes, selon des recherches du CPJ. Cependant, les autorités ont fait appel de cette décision.

La dépendance des journalistes du soutien financier de personnalités influentes, communément dénommée «sacs d'argent», a sapé l'indépendance de la presse et est la cause de la mauvaise qualité de l'information. Certains journalistes qui sont salariés dans des organes de presse, étaient également ouvertement rémunères par des politiciens. Le journaliste chevronné Lanre Idowu a souligné cette contradiction dans un commentaire sur les élections au poste de gouverneur en février dans l'État d'Anambra. « L'accès aux médias a été en grande partie déterminé par la taille de la bourse des candidats et non pas la richesse de leurs idées », a-t-il écrit dans un article sur le quotidien privé Next. « Il n'y a pas eu d'interrogations pertinentes sur la position des candidats sur des questions d'actualités pour s'assurer que les programmes présentés au public sont utiles », a-t-il ajouté.

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