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Les journalistes indépendants marocains décrivent un climat de surveillance omniprésente, de harcèlement

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Le journaliste d'investigation marocain Omar Radi, qui travaillait à l'époque pour le site web Le Desk, au siège du site web à Casablanca, au Maroc, le 18 septembre 2015. Radi et d'autres journalistes indépendants ont décrit au CPJ un climat de surveillance omniprésente et de harcèlement dans le pays. (AP Photo/Abdeljalil Bounhar)

Danya Hajjaji, Assistante de recherche au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du CPJ

En mars 2015, Hicham Mansouri, qui avait des doutes sur d'éventuels signes laissant penser que quelqu'un accédait à son appareil à distance sans permission, a envoyé un courriel à une société anti-malware. Il se rappelle avoir échangé quelques messages avec la société de logiciels, mais au bout de quelques jours, la correspondance a été interrompue lorsqu'environ 10 policiers en civil sont arrivés à son domicile à Rabat pour l'arrêter, a-t-il déclaré au CPJ depuis Paris où il vit désormais comme asilé politique.

Mansouri - qui était à l'époque chef de projet pour l'Association marocaine du journalisme d'investigation, coordonnait l'application de reportage sécurisée StoryMaker et enquêtait sur la surveillance numérique - a été condamné à une peine d'emprisonnement pour adultère, une accusation criminelle que le CPJ a dénoncé comme ayant été inventée de toute pièce en représailles à son travail. Lorsqu'il est retourné à son ordinateur après sa libération en janvier 2016, a-t-il déclaré au CPJ, les courriels documentant ses soupçons avaient disparu, supprimés semble-t-il de son compte en son absence.

Plusieurs journalistes interviewés par le CPJ dans le cadre de cet article ont décrit des appareils électroniques présentant des dysfonctionnements laissant penser qu'ils sont sous surveillance. Beaucoup ont déclaré que leurs conversations privées avaient été médiatisées sans leur consentement, dans le but manifeste de discréditer leurs reportages indépendants ; suite à cela, certains ont quitté le pays ou la profession. La surveillance et l'exode des reporters indépendants ont eu de graves répercussions sur la liberté de la presse au Maroc, où les journalistes sont harcelés depuis des décennies.

« Nous avons atteint un stade aujourd'hui où nous ne pouvons pas dire définitivement qu'il existe une presse indépendante au Maroc, » a déclaré au CPJ l'universitaire basée en Californie Samia Errazzouki. « Absolument pas. »

Le royaume du Maroc est acclamé mondialement pour sa promotion d'un Islam modéré et l'amélioration de son bilan en matière d'égalité des sexes, entre autres politiques considérées comme progressistes pour la région. Pourtant, Errazzouki, qui était journaliste au Maroc, a déclaré au CPJ que les institutions étatiques toutes puissantes appelées makhzen - la monarchie, les ministères gouvernementaux et les services de sécurité, ainsi que les riches hommes d'affaires proches de ces institutions - mènent une répression croissante contre les médias indépendants depuis les années 1990. Les autorités marocaines manipulent depuis longtemps le marché de la publicité pour encourager une couverture conforme, selon les recherches du CPJ, et certains journalistes indépendants font l'objet d'arrestations et d'intimidation. Les autorités déploient également des logiciels de surveillance sophistiqués, selon les recherches menées par Errazzouki et des organisations internationales qui enquêtent sur les logiciels espions, comme Privacy International et Citizen Lab.

Fin 2016, dans la ville de Al-Hoceima, un poissonnier a été mortellement écrasé par un camion à ordures alors qu'il essayait de récupérer de la marchandise confisquée par la police, comme l'a rapporté la presse, ce qui a déclenché des manifestations économiques et sociales dans la région du au nord du Maroc. En décembre 2017, au moins trois journalistes - Hamid al-Mahdaoui, Mohamed al-Asrihi, et Abdelkabir al-Hor - avaient été emprisonnés pour avoir couvert les démonstrations, selon les recherches menées par le CPJ.

Le pigiste Ali Lmrabet fait souvent le voyage entre Barcelone en Espagne et sa ville natale de Tétouan au Maroc. Lmrabet rédige des commentaires sur les affaires marocaines, y compris les manifestations du Rif . « À chaque fois, ils me collent un virus, un sorte de spyware, » a-t-il déclaré au CPJ, au sujet des autorités marocaines qui, selon lui, essayent de surveiller son travail. Lmrabet a été condamné à trois ans d'emprisonnement pour « avoir insulté le Roi » en 2003 ; bien que pardonné en 2004, il a rapidement été interdit de pratiquer le journalisme pendant 10 ans en 2005 après avoir écrit un article sur la région contestée du Sahara occidental.

Lmrabet a remarqué que son ancien ordinateur portable se comportait de manière étrange, même lorsqu'il ne l'utilisait pas, par exemple des fichiers qu'il ne reconnaissait pas s'ouvraient sur l'écran, ou la webcam s'activait toute seule. Un logiciel anti-virus a détecté au moins trois programmes malveillants sur cet ordinateur, a-t-il déclaré au CPJ. Il suit des protocoles de sécurité stricts, dit-il. « Ce que je fais, c'est de leur rendre la vie dure, mais pas impossible. »

Saida Elkamel, reporter correspondante à Rabat pour le journal Al-Quds al-Arabi basé à Londres, a déclaré au CPJ qu'elle entend parfois sa voix résonner dans son téléphone portable lorsqu'elle s'entretient avec certaines sources, comme le père de Nasser Zefzafi, activiste emprisonné pendant 20 ans pour son rôle à la tête des démonstrations du Rif. Son téléphone devient chaud au toucher et sa batterie se décharge rapidement, a-t-elle déclaré.

Samia Errazzouki a déclaré au CPJ qu'elle aussi se rappelle avoir entendu sa voix résonner pendant des appels téléphoniques passés tout au long de sa carrière journalistique à Rabat, où elle était correspondante pour Reuters jusqu'en 2017, et avant cela reporter locale pour l'Associated Press. Elle a indiqué qu'elle avait entendu, à plusieurs reprises, ce qui ressemblait à un enregistrement d'une de ses conversations téléphoniques antérieures en fond sonore d'un autre appel.

Errazzouki, qui a étudié la surveillance gouvernementale au Maroc, apporte un éclairage personnel sur la technologie de surveillance dont dispose l'État. Alors qu'elle faisait partie de l'équipe de rédaction du collectif des journalistes citoyens Mamfakinch en 2012, elle a déclaré au CPJ qu'elle et ses collègues avaient reçu un document Word vide en pièce jointe d'un courriel inopiné. Privacy International a indiqué que la pièce jointe contenait en réalité un logiciel espion développé par la société italienne Hacking Team. Privacy International a décrit le déploiement du logiciel espion en février 2015 comme « un investissement majeur que seul un gouvernement aurait pu faire dans le but de cibler un groupe de journalistes citoyens ». Une violation de données en juillet de cette même année a conduit à la publication en ligne de documents suggérant que deux services de renseignement marocains - le Haut Conseil de la Défense Nationale et la Direction de la Surveillance du Territoire - avaient acheté le Système de commande à distance de Hacking Team permettant à son propriétaire de surveiller toutes les activités sur le dispositif d'une cible en temps réel, selon les médias. (Fin 2018, Citizen Lab a indiqué de son côté qu'il avait identifié le logiciel espion Pegasus développé par la société israélienne NSO Group communiquant avec un « opérateur semblant se concentrer sur le Maroc ».)

En 2015, le Ministère de l'Intérieur marocain a intenté un procès en diffamation à l'encontre de l'Association des Droits Numériques, une organisation non gouvernementale marocaine, après que le groupe a été cité dans le rapport de Privacy International sur la surveillance gouvernementale dans le pays, selon les médias. Le CPJ n'a pas été en mesure de déterminer l'issue du procès.

Le Ministère de l'Intérieur marocain et l'Administration de Défense Nationale n'ont pas répondu aux appels téléphoniques du CPJ sollicitant leurs commentaires. La Direction Générale de la Sécurité Nationale du Maroc, qui supervise la Direction de la Surveillance du Territoire, a répondu à deux appels téléphoniques du CPJ, avant de le mettre en attente sans jamais répondre.

Après la révélation de Hacking Team, de plus en plus de gens ont refusé de parler aux journalistes, selon Omar Radi, journaliste d'investigation basé à Casablanca. « Les whistleblowers, il y en a de moins en moins, » dit-il. Radi a déjà rédigé des articles sur la surveillance numérique au Maroc pour le site d'information indépendant aujourd'hui disparu Lakome, qui a été fermé après avoir été bloqué par les autorités marocaines en 2013. Radi forme actuellement les journalistes et activistes marocains à la sécurité numérique.

Plusieurs journalistes ont déclaré au CPJ qu'ils utilisaient rarement WhatsApp par crainte que les messages qu'ils envoient électroniquement soient utilisés contre eux. Radi, qui a aussi couvert les manifestations du Rif, a déclaré au CPJ - citant des informations obtenues auprès des membres de la famille et d'avocats de prisonniers - que les autorités faisaient référence à des messages WhatsApp privés lorsqu'ils interrogeaient des personnes emprisonnées lors des démonstrations, y compris des journalistes.

Radi a abandonné une enquête qu'il menait sur un accaparement de terres présumé impliquant le Roi du Maroc après que les autorités ont menacé une source avec laquelle il s'était entretenu uniquement par téléphone, a-t-il déclaré au CPJ. Le site d'information Le360, qui est proche du gouvernement marocain, a publié un article peu de temps après cet appel téléphonique qui, selon Radi, contenait des informations tirées d'une conversation privée et dont le but était de répondre de manière préemptive à certaines des questions soulevées par la source et de dépeindre le journaliste sous un jour négatif.

Lors d'une autre tentative visant à contrecarrer les médias indépendants, les autorités marocaines ont retardé ou refusé la délivrance de cartes de presse à certains journalistes ou organes de presse en vertu du nouveau code introduit en 2016, selon les médias. Radi a déclaré au CPJ qu'il avait abandonné l'idée d'obtenir une carte de presse après une demande refusée en 2013. Et d'ajouter que bien qu'il écrive encore pour des publications étrangères, il n'a réussi à vendre aucun article à des organes de presse locaux depuis trois ans. Errazzouki a déclaré au CPJ qu'elle avait attendu 11 mois pour avoir sa carte de presse pendant qu'elle travaillait pour l'AP, et qu'elle ne l'avait reçue que lorsqu'elle avait abordé la question avec le Premier ministre marocain de l'époque, Abdelilah Benkirane, après une interview en 2016.

Le Ministère des Communications du Maroc n'a pas répondu à la demande de commentaires du CPJ sollicitée par courriel.

« Beaucoup de journalistes indépendants que je connais ont poursuivi d'autres chemins de carrière [ou] ont quitté le pays, » a déclaré Errazzouki au CPJ. Seuls quelques-uns, dit-elle, gardent « une lueur d'espoir d'essayer de bâtir une carrière [journalistique] ».

Danya Hajjaji est assistante de recherche au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du CPJ. Elle examine la censure technologique en Afrique du Nord. Avant de rejoindre le CPJ, Hajjaji a effectué des stages à Reuters à Toronto et à l'Agence France-Presse à Washington. Née à Tripoli, en Libye, elle parle couramment l'anglais, le français et l'arabe.

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