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Empêchés de couvrir les manifestations, les journalistes algériens organisent leurs propres démonstrations

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Une femme porte un drapeau devant la police durant une manifestation à Alger le 29 mars. Au cours des semaines agitées, les journalistes algériens organisent leurs propres manifestations contre la censure. (Reuters/Ramzi Boudina)

Danya Hajjaji/ Assistante de recherche au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du CPJ"

Lors d'une interview avec le CPJ, la journaliste algérienne Lynda Abbou explique pourquoi les manifestations qui ont éclaté au pays durant les dernières semaines ont représenté un événement majeur pour les journalistes frustrés par la censure.

Quand les manifestations ont secoué l'Algérie en février contre la décision (maintenant abandonnée) d'un cinquième mandat pour le Président Abdelaziz Bouteflika, beaucoup des chaînes de télévision et radio principales du pays étaient silencieuses. Frustrés par la censure et confrontés par des manifestants voulant savoir pourquoi la presse semblait les ignorer, les journalistes algériens ont commencé à organiser leurs propres manifestations.

Dans une lettre au directeur de la radio publique, un groupe de journalistes a écrit "La décision de la hiérarchie de passer sous silence les grandes manifestations nationales de ce 22 février 2019 n'est que l'illustre enfer de l'exercice au quotidien de notre métier." Séparément, Meriem Abdou, rédactrice en chef de Radio Chaîne 3, a démissionné, déclarant dans une publication Facebook qu'elle "refuse catégoriquement de cautionner un comportement qui foule aux pieds les règles les plus élémentaires de notre noble métier."

Les journalistes en Algérie travaillent déjà dans des conditions restrictives. Les autorités donnent des directives aux organes de presse, empêchent la publication d'articles critiques, et retiennent la publicité étatique, selon Freedom House. Le groupe de défense des droits numériques NetBlocks a rapporté des preuves de blocages d'internet au cours des troubles civils récents.

Lynda Abbou, une journaliste basée à Alger, a déclaré au CPJ que les manifestations ont marqué un moment important pour la presse Algérienne. Abbou, qui anime les émissions arabophones "5/5" et "Offshore" pour la chaîne radio web indépendante Radio M, et écrit pour le site d'actualité Maghreb Émergent, a dit que parce que les organes de presse principaux n'ont pas couvert les démonstrations, les citoyens ont commencé à tourner contre tous les membres de la presse.

L'interview a occasionnellement été interrompue par des problèmes de connexion qu'Abdou a attribué aux autorités bloquant l'internet en avance des démonstrations le jour suivant.

Le Ministère de la Communication d'Algérie, et l'Établissement public de télévision et la Radio algérienne appartenant à l'État n'ont pas immédiatement répondu aux messages du CPJ sollicitant des commentaires.

[Ce blog a été édité pour des raisons de longueur et de clarté.]


À quoi ressemble la liberté de presse en Algérie?

Il y a, bien sur, la censure pour les médias étatiques, c'est la voix du gouvernement. Ils ne donnent pas la parole aux opposants, ils ne diffusent pas les mouvements sociaux, par exemple les derniers événements en Algérie. Après, le lectorat algérien, c'est un lectorat arabophone. Donc on trouve plus de liberté d'expression dans la presse écrite privée francophone. L'État censure plus l'arabophone, parce que la masse est arabophone. En plus, les deux plus grands journaux, Liberté et El Watan, ont leur propre imprimerie. Donc c'est un atout pour eux. Les autres impriment chez l'État, donc si un article ou la une ne plait pas, elle ne va pas être imprimée.

Après, on a les chaînes de télévision privées, qui ne sont pas réellement privées, c'est des chaînes qui appartiennent à des gens proches du pouvoir algérien, qui a donné l'agrément à ses amis.

Les sites électroniques, on trouve beaucoup plus de liberté, parce que souvent, les autorités ne trouvent pas un moyen de censure pour ces sites. Il n'y a pas d'imprimerie, il n'y a pas de papier pour les censurer. [Mais] les sites électroniques et les web radios ont pas droit à la publicité étatique.

Qu'est ce qui a déclenché les manifestations des journalistes?

La première grande manifestation générale, c'était le 22 février. C'était énorme. Et les chaînes de télévision n'ont pas transmis les images. Ni les chaînes de télévision privées ni la chaîne de télévision étatique n'a donné signe de vie. Et du coup, quand les manifestants sont rentrés chez eux, ils cherchent à voir les images, ils cherchent d'avoir des informations. Rien. Donc ils ont lancé une campagne contre la presse sur les réseaux sociaux. Il y a eu une rupture entre la presse et la population algérienne. On s'est retrouvés après à expliquer aux gens que la presse écrite a parlé, la presse électronique aussi. Lorsqu'on se présente comme journalistes, ils nous font la remarque "Vous étiez où le 22?"

C'est gênant. La dernière fois, un policier me l'a dit. J'étais en train de filmer, il allait m'enlever mon téléphone. Je lui dis "Je suis journaliste" et il m'a dit "Vous étiez où, la dernière fois?" Ça m'a énervé, parce que j'ai couvert toutes les manifestations.

Pour les chaînes de télévision, c'est resté timide jusqu'au jour où Meriem Abdou a décidé de démissionner. Beaucoup de journalistes ont exprimé leur ras-le-bol parce qu'ils ont ressenti leur responsabilité, mais leurs responsables ne les laissaient pas couvrir les événements, et la population les insulte et les critique souvent. Autour de 150 journalistes ont organisé un sit-in. La police algérienne a réprimé le rassemblement, c'était vraiment violent. Ils ont arrêté les gens en utilisant de la force, il y avait des journalistes tombés par terre, il y avait une journaliste qui avait perdu conscience. Je suis venue pour couvrir, mais je me suis trouvée à être solidaire avec mes confrères.

J'ai discuté avec beaucoup de journalistes sur place et ils veulent couvrir. Ils ont dit que c'est leurs patrons qui les interdisent de traiter ces sujets là, alors ils ont demandé la liberté de la presse et la liberté d'expression. D'ailleurs, ils criaient "À bas la censure."

Je connais des journalistes qui ont refusé de signer leurs papiers. C'est une façon de résister.

Comment les interruptions d'internet fréquentes affectent-elles le reportage des médias en ligne?

Comme on est un média électronique, on se base beaucoup sur les directs. Et lorsqu'on est sur le terrain, on galère un peu pour les directs, et même pour télécharger les vidéos et les photos, même pour mettre en ligne nos papiers, c'est la galère, mais on fait avec quand même. Ces derniers temps, c'est toujours long, ça se bloque tout le temps, et souvent, même le jour de la manifestation, il y a des coupures d'une heure ou d'une heure trente.

Quelles sont vos espérances pour le futur de la liberté de presse dans votre pays?

Le problème avec la presse en Algérie, c'est qu'on a des difficultés à couvrir les événements du pouvoir. Là où il y a des ministres, on n'a souvent pas accès, ils choisissent vraiment les médias et les journalistes qui peuvent les couvrir. Le Président de la République, pareil. L'opposition, on la voit tous les jours. On la couvre, c'est facile. Donc si je souhaite quelque chose plus tard, je souhaiterais vraiment couvrir toutes les activités de l'opposition et du pouvoir.

Les gens ont peur des journalistes. C'est impossible de faire une investigation en Algérie, parce que les gens ne te donnent pas les informations de peur des poursuites judiciaires.

La presse électronique ne possède même pas la carte de journaliste. Les autorités ne nous considèrent pas comme journalistes. J'ai un diplôme en journalisme, je suis journaliste depuis 3 ans. Mais selon la loi algérienne, je ne suis pas journaliste.

Avant que je sois une journaliste, je suis une algérienne. On veut vraiment les institutions libres, indépendantes, démocrates; une nouvelle constitution, un nouveau système politique démocratique.

Danya Hajjaji est assistante de recherche au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du CPJ. Elle examine la censure technologique en Afrique du Nord. Avant de se joindre au CPJ, Hajjaji a effectué des stages à Reuters à Toronto et Agence France-Presse à Washington. Née en Tripoli, Libye, elle parle couramment l'anglais, le français et l'arabe.

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