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Les journalistes couvrant les troubles en RDC sont victimes d'arrestation, d'agression et de coupures d'internet

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La police anti-émeute se prépare avant les manifestations civiles à Kinshasa. Les journalistes couvrant les troubles en RDC risquent d'être arrêtés, attaqués ou harcelés. (Reuters/Kenny Katombe)

Indra Diomi/Stagiaire au sein du Programme Afrique du CPJ

À la veille du Nouvel An, alors que le monde se préparait à fêter 2018, le journaliste congolais Edmon Izula était frappé à plusieurs reprises avec un fusil et tenu sous la menace d'une arme par un membre des forces de sécurité de l'État. Iluza faisait partie d'au moins trois journalistes harcelés par les autorités ce jour-là, un scénario devenu courant au cours des mois de protestation en RDC.

En effet, ces derniers mois, le CPJ a documenté au moins 27 cas dans lesquels les forces de sécurité avaient détenu brièvement, menacé ou agressé des journalistes qui couvraient les violences et les manifestations réclamant la démission du Président Joseph Kabila. Le deuxième mandat de cinq ans de Kabila devait s'achever à la fin 2016, mais son refus de renoncer au pouvoir ou d'organiser des élections initialement prévues pour la fin de l'année 2017 a conduit à une crise politique et à des fréquentes manifestations.

Au cours de la même période, la capacité des journalistes à couvrir les troubles et d'autres évènements a également été entravée par les coupures à répétition d'internet et des services de télécommunication ordonnées par le Ministère des Télécommunications de la RDC.

« Pendant trois jours [Cas-info] n'a pas pu publier d'informations, alors qu'il y en avait beaucoup », a déclaré Izula au CPJ, faisant référence à l'un des organes de presse pour lequel il travaille comme correspondant.

En réponse aux attaques et au harcèlement, l'Équipe d'Intervention d'Urgence du CPJ a publié une série de fiches d'informations sur la sécurité contenant des conseils et des recommandations pour les journalistes travaillant en RDC, notamment la manière de protéger le contenu enregistré ou d'utiliser des outils numériques pour les aider à couvrir l'actualité en toute sécurité.

Plusieurs des journalistes harcelés ou détenus par les forces de sécurité ont déclaré que leur équipement était confisqué, et que les enregistrements ou les images étaient effacés.

Dans la ville de Bukavu, située à l'est du pays, Emmanuel Elameji wa Kabedi, journaliste à Radio Okapi, une radio fondée avec le soutien des Nations Unies, a déclaré au CPJ que lorsque la police l'a arrêté le 30 novembre, elle a saisi ses deux téléphones, son enregistreur audio et la somme de 140 US$. Selon les recherches du CPJ, Elameji wa Kabedi faisait partie d'au moins six journalistes congolais détenus pour avoir couvert les manifestations dans l'ensemble du pays ce jour-là. De même, le CPJ a documenté la manière dont les photos ou les enregistrements d'au moins trois des 18 journalistes détenus le 3 juillet avaient été effacés par les forces de l'ordre.

Lorsqu'on le CPJ a demandé des commentaires sur le harcèlement ou la détention des journalistes lors des manifestations, le Colonel Pierre-Rombaut Mwanamputu, porte-parole de la police nationale, a déclaré qu'il était difficile pour les forces de sécurité de faire la distinction entre les journalistes et les manifestants.

D'autres journalistes de la RDC avec lesquels le CPJ s'est entretenu ont déclaré qu'ils étaient souvent victimes de harcèlement. « Les journalistes sont toujours intimidés dans l'exercice de leur profession, notamment pendant les manifestations », a déclaré Delphin Mupanda, reporter à la radio communautaire Radio Télévision Rwanzururu-Beni (RTR).

Elameji wa Kabedi ajouta, « [Les autorités] ne veulent que des compliments, et lorsque les médias émettent des critiques, elles répondent par la menace et l'intimidation ».

Willy Akonda, reporter à l'organe de presse privé Actualité, a déclaré que le 23 novembre, des agents des services du renseignement militaire congolais (DEMIAP) l'avaient menacé lorsqu'il a été arrêté pour avoir pris des photos qui « portaient » prétendument « atteinte à Kabila ». « Le responsable de ce bureau de la DEMIAP qu'on appelait simplement « Major » m'a menacé de mort et a dit qu'il pouvait m'abattre sans problème parce qu'il ne répond qu'au président », a déclaré Akonda au CPJ à l'époque. Le chef de la DEMIAP, Delphin Kahimbi, a déclaré, selon certaines articles, reportages, ( select) que l'agence prendrait des sanctions contre les officiers.

Outre les détentions arbitraires et la confiscation d'équipement, les journalistes sont aussi affectés par les coupures incessantes de l'accès à internet ordonnées par les autorités.

Depuis le 30 décembre, les autorités ont donné l'ordre d'interrompre internet et les services de télécommunications à au moins trois reprises correspondant à l'annonce de démonstrations publiques dans l'ensemble du pays, a constaté le CPJ. De nombreux journalistes avec lesquels le CPJ s'est entretenu ont déclaré que les coupures augmentaient les risques associés à leurs reportages et accentuaient leurs craintes qu'il serait plus facile pour le gouvernement de surveiller leurs communications. Sans accès à des services de communication chiffrée sur internet, les journalistes n'ont d'autre choix que d'utiliser des lignes téléphoniques ordinaires, qui, selon eux, sont surveillées par le gouvernement.

« Le gouvernement écoute toutes les conversations », a déclaré au CPJ un journaliste basé à Kinshasa, dont l'identité a été cachée pour des raisons de sécurité. Le journaliste a ajouté que parce qu'ils ont la conviction que les autorités les surveille, des applications chiffrées telles que WhatsApp sont devenues essentielles pour leurs reportages.

Les coupures d'internet ont aussi restreint la capacité des journalistes à télécharger des enregistrements ou à publier en ligne. Lambert Mende Omalanga, le Ministre de la Communication, a reconnu dans une conversation téléphonique avec le CPJ que les coupures affectaient la presse du pays. « De nombreux [organes] de presse utilisent internet pour travailler. Par conséquent, lorsque vous coupez internet, il y a bien évidemment un impact », a déclaré Mende.

Le CPJ a envoyé un courriel au Ministre des Télécommunications, Emery Okundji, pour solliciter ses commentaires sur les coupures à répétition et leur effet sur la liberté de la presse, et sur les allégations de surveillance par le gouvernement avancées par les journalistes. Le CPJ a reçu un courriel de l'un des conseillers d'Okundji, dont une copie a été envoyée au ministre, confirmant que les questions avaient été reçues ; mais au 3 avril, le CPJ n'avait toujours pas reçu de réponse.

  • Les fiches de sécurité du CPJ destinées aux journalistes congolais sont disponibles en anglais et en français et contiennent des renseignements sur la manière de protéger les informations enregistrées, les communications, et les coordonnées des sources, ainsi que des renseignements sur la manière de couvrir les manifestations en toute sécurité et d'utiliser des outils de sécurité numériques.

[Renseignements complémentaires par Jonathan Rozen, Associé de recherche du Programme Afrique du CPJ]

Indra Diomi est stagiaire au sein du Programme Afrique du CPJ. Diomi est titulaire d'un diplôme universitaire de premier cycle en science politique et études internationales de la Wheeling Jesuit University en Virginie-Occidentale.

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