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Haiti: Prises de position

 
New York, le 26 juillet, 2004--Presque cinq mois après le départ du Président Jean-Bertrand Aristide, les journalistes en Haïti continuent de faire face à d'immenses dangers dans un pays marqué par l'absence de loi. Avant le début de la crise en septembre 2003, les journalistes travaillant pour des stations de radio privées étaient souvent ciblés pour leur couverture des événements anti-Artistide. Désormais néanmoins, la nature de la menace s'est renversée, et ce sont à present les journalistes qui soutenaient le gouvernement d'Aristide qui se trouvent menacés, soutient le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ).

Les entretiens et la recherche du CPJ révèlent également que le problème est grave dans les régions du nord et du centre d'Haïti où des anciens rebelles ont menacé, persécuté, et illégalement détenu des journalistes. Ces anciens rebelles--y compris de groupes armés illicites et d'anciens membres de l'armée haïtienne dissoute--ont pris sur eux de remplacer les forces de l'ordre dans les régions rurales, où la présence policière est minimale. Craignant pour leur sécurité, de nombreux journalistes des régions du nord et du centre de l'île ont pris le parti de se cacher, selon l'Association des journalistes haïtiens (AJH).

Au cours des quatre derniers mois, le CPJ a documenté trois affaires dans lesquelles des anciens rebelles ont illégalement détenu des journalistes qui travaillaient pour des stations de radio pro-Aristide. Au moins un radiodiffuseur a fermé ses portes, alors qu'un autre suspendait pendant un mois son émission d'information sous la menace.

Le nouveau gouvernement provisoire a promis de désarmer les anciens rebelles, bien qu'il soit aussi accusé d'avoir promulgué des politiques juridiques et réglementaires pour étouffer les médias pro-Aristide.

Les menaces viennent, en partie, de l'héritage d'un environnement médiatique polarisé en Haïti, où les médias étaient eux-mêmes affiliés à des positions politiques aux deux extrêmes. Bien que les cibles d'attaque aient changé, disent les analystes, les jounalistes haïtiens ne pourront jamais travailler librement tant qu'ils ne pourront travailler délivrés de la menace constante de la violence.

Les Nouvelles Cibles
Georges Venel Remarais, directeur général de Radio Solidarité et de l'Agence haïtienne de presse, déclare que suite au départ d'Aristide, sa station de radio a cessé de diffuser son émission d'information pendant un mois après avoir fait l'objet de menaces.

"Les journalistes qui travaillent pour cette station ont de graves problèmes, surtout à la campagne. Nous sommes persécutés, et nous nous sentons en danger," dit Remarais. Le problème est exacerbé, note-t-il, car de nombreux médias privés sont partisans du nouveau gouvernement transitoire. "Les arrestations de journalistes dits pro-Aristide ne sont pas rapportées par les médias privés. Ils n'en disent pas un mot," dit-il.

Le 30 mars, Lyonel Lazarre, un journaliste pour Radio Solidarité et l'Agence haïtienne de presse à Jacmel, une ville au sud du pays, a été enlevé et battu par un groupe d'anciens rebelles après avoir témoigné des excès des forces de police dans la ville voisine de Belle-Anse. Lazarre a été relâché le lendemain.

Charles Prosper, un journaliste pour Radio Tropic FM dans la ville de Mirebelais, au centre du pays, a été enlevé le 15 mai par un groupe d'anciens rebelles et détenu pendant deux jours. Le groupe a kidnappé Prosper pour avoir diffusé des reportages au sujet de la volatilité de la situation politique et l'a accusé d'avoir des liens avec le parti Fanmi Lavalas (le parti d'Aristide).

Le nouveau gouvernement a également pris des mesures pour supprimer les médias pro-Lavalas. Le 18 mai, les autorités transitoires ont fait fermer les bureaux de Radio-Télé Ti Moun, propriété de la Fondation Aristide pour la Démocratie, un organisme fondé par Aristide en 1996. Dix jours plus tard, la police a arrêté Aryns Laguerre, un cameraman de Télé Ti Moun, dans la capitale, Port-au-Prince.

Mario Joseph, un avocat haïtien de renom qui avait défendu Laguerre et Radio-Télé Ti Moun affirme que l'arrestation du journaliste, comme la fermeture de la chaîne, relèvent tous deux de motifs politiques.

Le Ministre de la Justice Bernard Gousse dit que Radio-Télé Ti Moun a été fermée pour cause d'irrégularités financières, à présent sous investigation. Le directeur technique de la chaîne, Jean-Marie Plantin, dit qu'aucune preuve n'a encore été soumise.

"L'arrestation et la suspension sont illégales. L'ordre de fermer les stations est venu du ministre de l'education, Pierre Buteau, qui n'a rien à voir avec cette affaire," soutient Joseph. Dans le cas de Laguerre, Joseph dit qu'il a été arrêté à son domicile et détenu "seulement à cause de son travail de cameraman pour Télé Ti Moun."

Une presse polarisée
Déjà bien avant le départ d'Aristide, la presse haïtienne était nettement divisée. Pendant les 29 années de dictature de François "Papa Doc" Duvalier et son fils Jean-Claude "Baby Doc," jusqu'en 1986, toute tentative de créer une presse indépendante était systématiquement étouffée. Même après la chute du régime Duvalier, il restait difficile pour les journalistes de s'organiser et de travailler librement, alors que l'instabilité liée à la succession de dirigeants de court-terme empêchait la presse de se remettre sur pied.

En 1994, le retour d'Aristide avait inspiré des journalistes haïtiens comme Jean Dominique à dépoussiérer leur micro. Mais le retour d'Aristide ne faisait qu'aggraver la scission de la société haïtienne, y compris dans la presse. Le gouvernement Lavalas accusait les médias privés de travailler pour l'opposition, alors qu'Aristide accusait les médias d'avoir des liens aux grands investisseurs des anciens régimes dictatoriaux. Les analystes voient en la corruption des élections législatives de mai 2000--que remportait le parti Lavalas en un raz-de-marée--un déclencheur pour la politisation des médias privés.

L'Association nationale des médias haïtiens, un groupe de propriétaires de médias locaux, se sont largement investis auprès du Groupe 184, une alliance d'organisations et d'institutions de la société civile et de partis politiques mobilisés contre Aristide et le parti Lavalas début 2003.

De nombreuses stations de radio privées ont commencé à ouvertement promouvoir l'agenda de l'opposition, sans craindre d'exaggérer ou même d'inventer les faits. Début février, le dirigeant rebelle Guy Philippe a accusé Aristide de procéder à des sacrifices d'enfants lors de cérémonies vaudou--une fabrication présentée comme un fait sur certaines stations de radio privées.

Les médias pro-gouvernement n'étaient pas plus objectifs. L'hebdomadaire Haïti Progrès a décrit des Haïtiens célebrant "joyeusement" le bicentennaire de la République haïtienne le 1er janvier 2004, ne pas tenant compte de violentes altercations entre la police et manifestants, pourtant en première ligne des médias internationaux.

Le 29 février, Aristide a fui l'Haïti après les appels des Etats-Unis et de la France à démissioner pour le salut de son pays. Le lendemain, Aristide a prétendu qu'un coup d'état de la part de Etats-Unis l'avait forcé à quitter son poste, une déclaration réfutée par la Maison Blanche comme "absolument dépouvue de sens." Aristide s'est réfugié d'abord en République centrafricaine avant de s'installer en Afrique du Sud, où il a trouvé l'asile.

En février, alors que les rebelles anti-Aristide avançaient vers Port-au-Prince, les attaques contre les journalistes s'intensifiaient. Le 22 février, après avoir pris le contrôle de la région nord d'Haïti, un groupe de rebelles armés ont mis à feu et ont saccagé les bureaux des stations de radio pro-Aristide Radio Afrika et Radio-Télé Kombit dans la ville de Cap-Haïtien. Des sources ont révélé au CPJ que les deux stations, qui sont la propriété des membres du parti Lavalas, avaient lancé des appels à la violence contre les rebelles avant qi'ils ne prennent control de leurs diffusions.

La presse internationale est devenue aussi victime de ce climat brutal. Alors qu'augmentaient les tensions, plus de 200 journalistes étrangers débarquaient en Haïti pour couvrir les événements. Le 20 février, trois journalistes mexicains étaient attaqués à coup de machette, de pierres, et chassés par un groupe de virulents défenseurs du gouvernement, alors qu'ils couvraient les manifestations étudiantes de Port-au-Prince. De nombreux militants pro-Aristide étaient fachés, croyant que la presse internationale prenait le parti de la cause rebelle.

"C'était un climat très intimidant," se rappelle Alberto Armendáriz, journaliste des quotidiens La Reforma (le Mexique) et La Nación (l'Argentine) basé à New York qui passait plus d'un mois à couvrir la crise. "Les défenseurs du gouvernement brûlaient des pneus, bloquaient les routes, et installaient des barricades. Ils étaient fortement armés, attaquaient les véhicules de presse, et harcelaient les reporters étrangers qui couvraient les manifestations de l'opposition."

A Port-au-Prince, Almendáriz partageait une chambre d'hôtel avec son ami Ricardo Ortega, journaliste pour la chaîne de télévision espagnole Antena 3. Le 7 mars, Ortega a été mortellement blessé quand les tireurs ont ouvert le feu sur les manifestants, qui demandaient les poursuites judiciares du président sortant Aristide et célébraient son départ.

Durant le même incident, Michael Laughlin, photographe pour le quotidien de Floride Sun Sentinel, s'est fait tiré au visage, au cou, et à l'épaule. Laughlin, de même que plusieurs autres photographes pris dans la fusillade, pense que les militants pro-Aristide ciblaient volontairement les journalistes. Des témoins ont confirmé que les partisans d'Aristide ont ouvert le feu, tuant sept personnes et blessant des douzaines, rapporte Associated Press.

Yvon Antoine, militant pro-Aristide, et l'inspecteur de police Jean-Michel Gaspard ont été arrêtés fin mars. Actuellement, les autorités enquêtent sur leur implication dans les incidents.

Certains Mieux Lotis
Le cabinet des treize de Gérard Latortue, premier ministre provisoire, a été assermenté le 17 mars. Ancien fonctionnaire de l'ONU, Latortue rentrait de la Floride, où il travaillait en tant que consultant, avec la promesse d'arranger la situation en Haïti.

"Les journalistes sont à présent libres de rechercher, reunir, et disséminer l'information sans interférence du gouvernement et sans crainte de représailles," affirme Raymond Lafontant Jr., le chef d'état-major de Latortue.

Et pour ce qui est des stations privées de Port-au-Prince, après avoir enduré des années de menaces et d'attaques de la part des militants pro-Aristide, le climat s'est certainement amélioré.

"Les journalistes de la capitale ne sont plus ni attaqués ni menacés; nous travaillons dans un environnement plus sûr," dit Rotchild François Jr., le directeur de la station privée Radio Métropole.

Néanmoins, François souligne les dangers hors de Port-au-Prince. "Il y a toujours des problèmes au nord et au sud d'Haïti, où les ex-militaires harcèlent et menacent les reporters de province," dit-il.

Le chef d'état-major du premier ministre, Lafontant Jr., reconnaît que les forces armeés illicites qui se sont battus pour contraindre Aristide au départ contrôlent toujours des sections du pays, mais il affirme que le gouvernement leur a donné un ultimatum à la date du 15 septembre pour disposer de leurs armes ou se les faire saisir. Le gouvernement a conscience de l'importance d'en finir avec ce cycle d'impunité, note-t-il.
"Pour cette raison, nous considérons comme crucial que les enquêtes sur les meurtres de deux journalistes ces dernières années--Jean Dominique et Brignol Lindor--montrent des signes d'évolution rapide," dit Lafontant. Dominique a été assassiné en avril 2000 et Lindor en décembre 2001; les meurtriers demeurent à ce jour impunis. Le 1er juillet, une décision de la cour d'appel dans le procès Dominique permettait à l'investigation de se poursuivre après une interruption du travail de la justice de près d'un an. Cette décision ouvre finalement la porte à la nomination d'un nouveau juge, qui à son tour conduira une nouvelle investigation.

Une Occasion Manquée
Cependant, les journalistes restent politiquement divisés. La cérémonie de remise de prix de l'Association des journalistes haïtiens (AJH) du 7 juin semblait présenter l'occasion idéale pour que les journalistes de l'ensemble du pays surmontent ces scissions. Des journalistes de tous horizons politiques se retrouvaient réunis pour assister à l'événement à Port-au-Prince, une des rares instances dans l'histoire récente représentant une telle diversité dans un regroupement médiatique. Et les prix eux-mêmes semblaient récompenser la même étendue de points de vue.

Un prix allait au propriétaire de Radio Hispagnola, Pierre Elisem, qui avait été gravement blessé par balle lors d'une attaque armée des militants pro-Aristide en février dernier. Un second prix, nommé après Lindor, était décerné au Jeanty André Olimert, un journaliste de Radio Solidarité qui a été enlevé et séquestré pendant plusieurs jours en avril dernier par les forces anti-Aristide.

Mais ce qui aurait pu être une rare manifestation de solidarité entre les factions de la presse haïtienne ne devait encore que révéler les tensions et la colère latentes.

Les critiques clamaient qu'Olimert n'avait jamais été que le laquet du gouvernement d'Aristide, indigne d'un prix créé à la mémoire de Lindor. Un membre du jury qui avait choisi Olimert dit qu'il avait été menacé. Et face à tant de rancœur, Olimert a refusé le prix.

Les divisions elles-mêmes posent un réel danger pour les journalistes, déclare un dirigeant de la presse.

"Les journalistes qui travaillent dans un environnement polarisé s'aveuglent," commente le secrétaire-général du AJH Guyler Delva, le juré qui reçut des menaces de mort anonymes après la remise des prix.

"Les reporters des deux côtés pensent que certains de leurs collègues ne devraient pas avoir voix ou l'opportunité de parler à cause de leur affiliations politique," affirme Delva. "Cette scission a créé encore davantage de risques pour les journalistes haïtiens et sera très difficile à surmonter dans un avenir proche."


Carlos Lauría est coordinateur du programme de CPJ Amériques. Jean-Roland Chery a été reporter pour Radio Haïti-Inter, et vit à présent à New York.
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