Son Excellence Abdelaziz Bouteflika
C/o Ambassade de l'Algérie
2118 Kalorama
Road NW
Washington, DC
20008
Fax:
202-667-2174
Cher Monsieur le président,
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) vous écrit pour protester contre la montée des violations de la liberté de la presse en Algérie, dont beaucoup se sont produites au cours de la récente campagne électorale qui a abouti à votre réélection pour un troisième mandat.
Les recherches du CPJ révèlent que le taux d'abus a commencé à augmenter en février 2006, après que votre gouvernement a publié un décret draconien restreignant la liberté d'expression et limitant le débat sur le conflit qui a ravagé l'Algérie dans les années 1990. Dans une lettre que nous avons adressée à l'époque, le CPJ soulignait que ce décret interdisait la poursuite des investigations sur les graves violations des droits humains perpétrées dans les années 1990, notamment le meurtre de dizaines de journalistes et de la disparition d'au moins deux reporters. Ce décret a suscité une plus grande autocensure dans les médias algériens, a servi comme une nouvelle prescription pour le harcèlement et l'emprisonnement de journalistes critiques, et a creusé le fossé entre les politiques en Algérie et les normes internationales en matière de liberté d'expression.
De nombreux journalistes algériens et défenseurs des droits de l'homme ont récemment déclaré au CPJ que les mesures contre journalisme indépendant se sont progressivement intensifiées au cours des trois dernières années, et que votre gouvernement semble de plus en plus enclin à utiliser des mesures sévères pour réduire au silence et punir les journalistes critiques.
Ainsi, le CPJ souhaite porter à votre attention les récents développements suivants :
- A la veille de votre réélection, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADDH) a déploré lors d'une conférence de presse à Alger le « manque total de débats critiques » dans les médias sur l'élection présidentielle ainsi que la tendance des médias d'État, en particulier les chaînes de radio et de télévision, à accorder un traitement de faveur au président sortant au détriment de ses cinq opposants. La LADDH a également indiqué le manque d'attention des médias d'Etat vis-à-vis de ceux qui se sont opposés à l'amendement constitutionnel de novembre 2008, qui a levé la limitation du mandat présidentiel en Algérie, et de ceux qui ont appelé au boycott de l'élection.
- Au cours de la même
conférence de presse, cet organisme local de défense des droits humains a
dénoncé la décision des autorités algériennes d'interdire l'entrée en
Algérie à Sihem Bensedrine, une journaliste tunisienne et défenseur des
droits de l'homme. Mme Bensedrine, qui est arrivée le 4 avril courant à
l'aéroport Houari Boumedien d'Alger pour prendre part au suivi de la
couverture de l'élection présidentielle par les médias locaux, sous
l'égide de la LADDH, a été contrainte par la police aéroportuaire de
quitter l'Algérie à bord du même avion qu'il l'avait amenée de Paris. Cependant,
aucune explication n'a été fournie.
- Trois hebdomadaires
français, L'Express, Marianne et Le Journal du Dimanche, ont été confisqués en Algérie au cours de la période menant à
l'élection présidentielle du 9 avril courant, pour avoir prétendument violé
l'article 26 du Code de l'information algérien de 1990, ont rapporté des
médias algériens et français. Cet article interdit la publication de tout
contenu « contraire aux valeurs islamiques et nationales et aux
droits de l'homme, ou qui font l'apologie du racisme, du fanatisme et de
la trahison ». Le gouvernement algérien n'a fourni aucune explication
et n'a reconnu publiquement que la décision d'interdiction de la
publication de L'Express. Les
hebdomadaires français avaient publié sur leurs sites Web respectifs des
articles dont ils croyaient que votre gouvernement ne souhaitait pas la
lecture par les Algériens. Ces articles traitaient principalement de la manière
dont les officiers supérieurs de l'armée algérienne ont soutenu votre
régime et ont partagé le pouvoir avec vous depuis 1999. Ils ont également
mis en évidence vos réalisations et vos manquements, ainsi que l'influence
de vos alliés et des membres de votre famille dans la vie politique
algérienne. Christophe Barbier, directeur de publication de L'Express, a déclaré que les
lecteurs algériens « sont assez matures pour lire et juger par eux-mêmes ».
Dans une déclaration publiée sur le site Web de cet hebdomadaire, M.
Barbier a déclaré qu'il était « extrêmement alarmant » de voir
l'Algérie plonger dans ce qu'il a appelé « une sorte de négation de la
liberté de la presse, donc une négation
de la démocratie ».
- En début mars, le
mensuel basé à Paris, Afrique
Magazine, a été confisqué à l'aéroport d'Alger pour violation des
« valeurs nationales ». Zyad Limam, éditeur et propriétaire dudit
magazine, a déclaré à l'Agence France-Presse qu'il estimait que la
confiscation du numéro du journal en question était liée à un article
intitulé «l'Algérie, le crépuscule des généraux », qui avait traité
des relations entre le président et les principaux généraux de l'armée.
- Des journalistes
ont indiqué qu'ils ont dû attendre des mois pour obtenir un visa d'entrée
en Algérie, ou ont vu leurs demandes de visa tout simplement ignorées, ont
révélé des recherches du CPJ. Florence Beaugé du quotidien français Le Monde, qui a voyagé en Algérie
au cours des neuf dernières années, a écrit sur le site Web dudit journal
qu'elle a attendu plus de six mois avant d'obtenir un visa lui permettant
de couvrir les élections du 9 avril courant. Elle a également dit que les
journalistes qui sollicitent un accès à des sources officielles ou qui
cherchent à communiquer avec des autorités en Algérie se retrouvent souvent
« face à un mur de silence ».
- Nedjar
Hadj Daoud, directeur
général du site Web d'information Al-Waha (L'Oasis), une personne connue pour sa dénonciation de la corruption,
a été emprisonné le 2 mars dernier à la prison de Chaabet Ennichene à Ghardaia. Il a été condamné à six mois de
prison par un tribunal disciplinaire pour infractions mineures en 2005, une décision confirmée
par la plus haute juridiction de votre pays en 2008. M. Daoud , a dit que 67
plaintes pour diffamation ont été déposées contre lui par ce qu'il appelle
le « lobby de la corruption » et qu'il a été la cible de
plusieurs menaces de mort et de trois tentatives d'assassinat depuis 2003,
pour avoir écrit sur l'implication d'employés du gouvernement algérien
dans des actes d'abus de pouvoir, de corruption et de trafic de drogue. Une
mise en liberté provisoire lui a été accordée pour des raisons médicales.
Le CPJ a
salué sa libération, mais a
exprimé sa crainte qu'il soit contraint de retourner en prison pour purger
le reste de sa peine de six mois.
- Le jour du scrutin présidentiel, deux journalistes marocains, Hicham Madraoui et Mahfoud Ait Bensaleh de l'hebdomadaire Assahraa Alousbouia, ont été interpellés par la police algérienne puis conduits à un de police à Alger où ils ont subi un interrogatoire, selon le Syndicat national de la presse marocaine, qui a dénoncé ces interpellations.
- Par ailleurs, Hafnaoui Ghoul, un journaliste indépendant et militant de la branche Djelfa de la LADDH qui a souvent fait l'objet de poursuites par les autorités locales et emprisonné pour diffamation au cours des dernières années, a survécu à une agression au couteau en janvier dernier par des assaillants non identifiés. Il a dit au CPJ cette semaine que les autorités policières et judiciaires locales ont fermé les yeux sur cette agression mortelle. Il convient de noter que 13 plaintes ont été portées contre lui pour diffamation en raison de ses articles sur des actes d'abus de pouvoir et de corruption.
Ainsi, le CPJ vous invite à abroger le décret de février 2006 qui interdit les journalistes d'écrire sur les événements qui se sont produits pendant la guerre civile en Algérie, de renoncer aux restrictions contre la presse indépendante, et de mettre fin à l'emprisonnement et au harcèlement des journalistes algériens qui ont déjà payé un lourd tribut au cours des dernières décennies. Nous vous demandons de veiller à ce que les autorités enquêtent sur les attaques et les menaces contre les journalistes et à traduire les responsables en justice.
Nous vous invitons également à prendre rapidement des mesures pour mettre la législation algérienne en conformité avec les normes internationales en matière de la liberté d'expression et d'information et à autoriser des reportages indépendants sur la disparition de nos collègues Djameleddine Fahassi et Aziz Bouabdellah, respectivement en 1995 et en 1997, ainsi que sur les décès et les meurtres de 58 journalistes entre 1993 et 1996.
Merci de l'attention que vous prêtez à ces questions urgentes. Nous espérons recevoir votre réponse.
Joël Simon
Directeur
exécutif

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