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Le CPJ conclut une mission d’enquête en Tunisie en appellant à la libération du journaliste Slim Boukhdhir

Tunis, 3 juillet 2008- Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a appelé, mercredi, au terme d’une mission d’enquête de dix jours en Tunisie sur le modèle tunisien en matière d’asphyxie de la presse indépendante, par voie de harcèlement, intimidation et emprisonnement, à la libération immédiate du journaliste Slim Boukhdhir.

Collaborateur à de nombreux journaux tunisiens et arabes d’information en ligne, Boukhdir purge actuellement une peine d’un an à la prison de Sfax, environ 225 Km au sud de la capitale Tunis, pour « offense à l’égard d’un agent de la fonction publique » et « atteintes aux bonnes moeurs ». Les deux charges retenues contre le journaliste sont considérées comme montées de toutes pièces. Boukdhir a été arrêté en novembre 2007 et condamné à un an de prison, le mois suivant.

Devenue, depuis 2001, le premier pays arabe dans le domaine de l’incarcération des journalistes, la Tunisie retient souvent des charges qui n’ont rien à voir avec l’exercice de la profession, contre des journalistes réputés pour leur franc-parler. Une enquête du CPJ a montré que cette tactique de diversion de la part des autorités tunisiennes vise à détourner les critiques de la communauté internationale.

Ancien reporter de nombreux journaux tunisiens, Boukhdhir a été très critique à l’égard du président Zine El Abidine Ben Ali et de sa famille. Il est l’auteur de plusieurs articles parus en ligne dans lesquels il les accusait de pratiques financières corrompues.

Avant son arrestation, Boukhdhir avait reçu des coups de téléphone anonymes et des menaces contre sa personne. Le gouvernement avait egalement refusé de lui octroyer un passeport. En mai 2007, il a été agressé, juste après après avoir écrit un article en ligne critiquant le frère de la Première dame de Tunisie.

Boukkdhir fut arrêté par la police le 26 novembre 2007 à Sfax, alors qu’il était à bord d’une voiture de transport collectif privé. Selon ses avocats, son arrestation eut lieu à la suite d’un contrôle d’identité. Des officiers de la police accusèrent Boukhdhir d’agression verbale, déclenchant ainsi des poursuites judiciaires entachées d’irrégularités.

Des témoins oculaires confièrent aux avocats de Boukhdhir et à des membres de sa famille que la police avait falsifié des déclarations dans le but d’incriminer le journaliste. En outre, lors du procès, le président du tribunal a interdit aux avocats de la défense d’interroger les témoins à charge. Non seulement la condamnation de Boukhdhir à un an de prison est la peine maximum prévue par la loi, mais elle est sans précédent dans des cas pareils, estiment ses avocats.

“L’emprisonnement de Boukhdhir constitue une grave injustice qui met en évidence l’état alarmant de la liberté de la presse en Tunisie", a déclaré Cheryl Gould, membre du Bureau directeur du CPJ qui a conduit la mission d’enquête dans ce pays. « Nous appelons le président Ben Ali à faire tout ce qui est en son pouvoir pour le libérer tout de suite » a-t-elle ajouté.

Le gouvernement tunisien et l’administration pénitentiaire ont rejeté la demande formelle du CPJ de rendre visite à Boukhdhir à la prison de Sfax. Le 26 juin, un représentant du CPJ a été contraint de rebrousser chemin alors qu’il s’apprêtait à rencontrer Boukhdhir pendant le temps consacré à la visite des prisonniers.

Selon sa famille, Boukhdir parait en bonne santé, en dépit des conditions carcérales difficiles. Il est détenu dans une cellule très exigüe, démunie d’eau courante et fait l’objet de harcèlements et de menaces continus de la part de ses codétenus. Il avait même contracté la gale en raison des conditions carcérales insalubres.

La délégation du CPJ, à la quelle avait pris part Joel Campagna, principal coordinateur des programmes, a également enquêté sur la détérioration de la liberté de la presse. La presse tunisienne est en proie à de graves restrictions. Les autorités harcèlent sans relâche les rares journalistes indépendants qui font preuve d’esprit critique à l’endroit du gouvernement, révèle le CPJ. Au cours des sept dernières années, la Tunisie a mis longuement sous les verrous, au moins quatre journalistes. 

La délégation du CPJ a recueilli, au cours de sa visite en Tunisie, les témoignages de journalistes opposés au pouvoir et de reporters collaborant à des médias progouvernementaux. Tous ont fait état d’un climat de peur, d’intimidation et d’autocensure résultant d’une politique gouvernementale active de harcèlement et de surveillance des journalistes connus pour leur franchise.

Parmi les cas examinés figurent:

Ø Le journal d’informations indépendant en ligne, Kalimaqui reste interdit en Tunisie. En mars 2008, les autorités réitérèrent leur refus d’autoriser l’impression et la parution de ce journal. Le siège du journal Kalima, au centre de Tunis, demeure sous étroite surveillance policière et ses collaborateurs se plaignent des tentatives policières d’intimidation, y compris des attaques contre leur boite électronique.

Ø Le petit journal hebdomadaire d’opposition Al-Mawkif, une des rares publications critiques à l’égard du gouvernement, a fait face à un nombre croissant d’attaques. En mars et avril, les autorités ont empêché la distribution de quatre numéros consécutifs, indique la direction du journal. Al-Mawkif fait également face à ce qu’il appelle un procès politique destiné à le mettre à genou. Il a été intenté par cinq compagnies de promotion et de distribution d’huile de table. Ces compagnies prétendent, à travers les actions en justice qu’elles ont intentées en même temps, que le journal avait publié de fausses informations dans un article d’opinion appelant à une enquête sur des rapports faisant état de l’exportation vers l’Algérie de l’huile de table frelatée. Chaque compagnie réclame des dommages estimés à 100.000 Dinars tunisiens (environ 87.000 dollars américains). Aucune de ces compagnies n’a été citée dans l’article en question.

Ø Les autorités tunisiennes continuent de refuser d’accorder la carte d’accréditation à Lotfi Hajji, correspondent d’Al-Jazeera. Hajji a été agressé, détenu par la police, empêché de couvrir des évènements et d’exercer son métier de journaliste.
 
Ø Les autorités bloquent des sites d’informations publiant des critiques vis-à-vis du gouvernement. Parmi les sites bloqués, figurent Kalima, le site populaire Tunisnews, et le site de l’Echange international de la liberté d’expression (International Freedom of Expression Exchange) (IFEX), qui a publié des rapports critiques sur le climat qui prévaut dans le pays en matière de liberté d’expression.

Des responsables du gouvernement tunisien ont refusé de donner suite à des demandes persistantes de réunion avec la délégation du CPJ pour prendre connaissance des préoccupations et attentes de l’organisation en matière de liberté de presse et leur apporter les réponses qui s’imposent. Le CPJ envisage de publier un rapport détaillé au sujet des conclusions de sa mission en Tunisie.

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