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L'ERYTHRÉE

C’est l’Erythrée qui détient le plus grand nombre de journalistes en prison en 2002. La répression des médias locaux a débuté au cours de l’été 2001, lorsqu’une douzaine de hauts-fonctionnaires et d’autres membres de l’élite dirigeante ont signé des lettres publiques qui critiquaient le régime dictatorial du Président Isaias Afewerki. Les lettres, qui ont été communiquées à la presse, ont donné lieu à toute une série d’éditoriaux sur les droits de l’homme, la démocratie et la guerre frontalière avec l’Ethiopie qui a duré de 1998 à 2000 et a tué 19.000 Erythréens. Le 9 septembre 2001, l’hebdomadaire Setit a imprimé une lettre ouverte au Président qui a déclenché une grave crise politique. Quelques jours plus tard, Afewerki a lancé une terrible répression de la dissidence, arrêté des hauts-fonctionnaires de l’état, interdit la presse et emprisonné les journalistes et autres critiques.

Les arrestations des journalistes se sont poursuivies en 2002 et le nombre de journalistes en prison est passé de 11 en 2001 à 18 en 2002. Pour attirer l’attention sur ces chiffres consternants et sur le sort peu enviable des journalistes de l’Erythrée, le CPJ a remis au rédacteur en chef emprisonné du Setit, Fesshaye “Joshua” Yohannes le Prix international de liberté de la presse de 2002.

Mais ces efforts pour attirer l’attention sur la situation désastreuse des droits de l’homme dans le pays ont été sérieusement entravés par la « lutte contre le terrorisme » menée par les Etats-Unis qui a fait défiler toute une série d’envoyés spéciaux en Erythrée en 2002 pour former un partenariat anti-terroriste. Aucun des visiteurs n’a voulu faire la lumière sur la situation des droits de l’homme de leur partenaire potentiel ; les représentants américains se sont davantage intéressés à la possibilité d’ouvrir une base de l’armée américaine en Erythrée.

Le Secrétaire d’Etat à la défense, Donald Rumsfeld, a soigneusement évité la question des droits de l’homme lorsqu’il s’est rendu en Erythrée en décembre; lorsque on lui a demandé lors d’une conférence de presse dans la capitale, Asmara, ce qu’il pensait de l’interdiction de la presse privée et de l’emprisonnement illégal des journalistes, Rumsfeld a répondu que l’Erythrée « était un pays souverain qui résout ses problèmes selon les méthodes qui lui conviennent.»

Pendant ce temps, l’Erythrée exerçait de fortes pressions pour attirer l’armée américaine en faisant recours à la société de consultants Greenberg Traurig pour plaider la cause de l’Erythrée qui ferait une excellente base pour toute attaque menée par les Etats-Unis contre l’Irak. La campagne de lobbying, qui coûte au pays 50.000 dollars E.U. par mois, a confirmé aux Erythréens que le gouvernement qui avait guidé le pays joie vers son indépendance de l’Ethiopie 11 ans plus tôt avait perdu la notion de la réalité et se préoccupait peu de graves problèmes tels que le chômage, la sécheresse et la famine.

Pendant ce temps, deux employés locaux de l’ambassade des Etats-Unis à Asmara restent emprisonnés depuis leur arrestation en octobre 2001 pour avoir traduit des articles de la presse érythréenne pour l’ambassade. Les dirigeants de l’Erythrée ont affirmé que ces deux employés tentaient de déstabiliser le pays en collaboration avec les journalistes et les partisans de la réforme politique. Ils accusent aussi les journalistes indépendants d’être rémunérés par les forces éthiopiennes et autres forces hostiles non identifiées – accusations qui n’ont jamais été vérifiées mais qui sont souvent utilisées par les membres du gouvernement pour justifier la répression de septembre 2001.

Les dirigeants érythréens ont aussi prolongé leur lutte diplomatique avec plusieurs pays européens plus d’un an après que l’ambassadeur italien Antonio Bandini a été déporté pour avoir critiqué la manière dont Afewerki traitait l’opposition et la presse privée. En février, les autorités érythréennes ont déclaré être « choquées par la résolution inéquitable et injustifiée adoptée par le Parlement européen » qui dénonçait la décision du Parlement érythréen de maintenir une interdiction des partis de l’opposition et de retarder sine die les élections générales.

Jusqu’au début de 2002, les journalistes emprisonnés étaient confinés dans des cellules insalubres au premier commissariat de police d’Asmara. Mais le 31 mars, dix d’entre eux ont entamé une grève de la faim pour protester contre leur détention arbitraire. Dans un message clandestin, les prisonniers ont déclaré qu’ils refuseraient toute nourriture jusqu’à ce qu’ils soient relâchés ou fassent l’objet d’un procès impartial. Trois jours plus tard, neuf d’entre eux ont été transférés vers un lieu de détention inconnu. Le dixième, le ressortissant suédois Dawit Isaac, a été acheminé à l’hôpital où il a été traité pour un malaise post-traumatique qui pourrait être le résultat de la torture subie pendant sa détention. Son état de santé n’était pas clair à la fin de l’année.

En juillet, une délégation du CPJ s’est rendue à Asmara pour plaider en faveur de la liberté des journalistes. La délégation – qui incluait un administrateur du CPJ, Josh Friedman de Washington, D.C., le représentant Frank Smyth et le coordonnateur du programme Afrique Yves Sorokobi – a été le premier groupe de surveillance des droits de l’homme à être autorisé à entrer en Erythrée depuis le début de la répression. Pendant la visite du CPJ, les autorités ont pour la première fois reconnu qu’elles détenaient des journalistes dans des centres de détention secrets. Toutefois, lors d’une réunion le 18 juillet dans son bureau d’Asmara, le porte-parole de la présidence Yermane Gebremesken a déclaré au CPJ que « environ huit journalist» étaient détenus. Il a refusé de révéler le lieu où ils se trouvaient et a affirmé que la répression était moins sévère que la détention indéfinie par les Etats-Unis de combattants du régime Taliban d’Afghanistan et du groupe terroriste Al Qaida à Guantanamo Bay à Cuba.

Les délégués du CPJ ont également rencontré des diplomates étrangers et des représentants de la mission de maintien de la paix des Nations Unies à Asmara. Le chef de la mission, Legweila Joseph Legweila, a déclaré au CPJ qu’il était « navré par la répression des journalistes en Erythrée... mais protéger la liberté de la presse ne fait pas partie du mandat de la mission.»

Plus ou moins au même moment, le gouvernement d’Erythrée a lancé un appel d’aide puissances occidentales pour l’aider à combattre ‘imminence d’une famine qu’il attribue au conflit frontalier avec l’Ethiopie et aux calamités naturelles. Les relations avec l’Ethiopie restent complexes et nombre d’Erythréens continuent de fuir vers l’ancien pouvoir colonial. ( L’Erythrée s’est séparée de l’Ethiopie en 1991 après une lutte armée de trente ans.)

Les conséquences médiatiques des relations épineuses de l’Erythrée avec l’Ethiopie et la guerre de mots qui a opposé les journalistes érythréens et leurs homologues éthiopiens pendant le conflit frontalier ont été analysées dans un grand reportage du numéro automne/hiver de la revue bisannuelle du CPJ, Dangerous Assignments.